Interview Ibrahima FALL, Président Fondateur de l’Institut du Travail Réel

Sens au travail

Que signifie « faire un travail qui a du sens » ? 
Pour moi, cela n’a rien à voir avec le prestige d’une profession, son statut ou la place qu’elle occupe dans la hiérarchie sociale. Un travail a du sens lorsque je peux me reconnaître dans ce que je fais.
Faire un travail qui a du sens, c’est ne pas être seulement un acteur chargé d’exécuter une partition écrite par d’autres. C’est aussi pouvoir en être l’auteur. C’est avoir la possibilité d’engager son intelligence, son jugement, sa sensibilité et sa singularité dans ce que l’on produit.
C’est posséder son travail, non au sens de la propriété juridique mais au sens de l’appropriation, avoir la conviction que ce que l’on fait porte quelque chose de soi et apporte quelque chose au monde.

Bien sûr, cela suppose de respecter les règles de l’art, les exigences du métier et les contraintes de la situation. Mais cela suppose également de pouvoir créer, interpréter, ajuster et inventer au quotidien car aucun travail vivant ne se réduit à l’application mécanique d’une prescription.
Le sens naît précisément dans cet espace où, malgré les contingences du réel, chacun cherche à tracer son propre chemin pour produire un travail de qualité dont il peut répondre et qu’il peut regarder avec fierté.

Le sens du travail ne réside donc pas d’abord dans le métier que l’on exerce. Il réside dans la possibilité d’y mettre quelque chose de soi.

Avenir

Quel conseil donneriez-vous à quelqu’un qui cherche un métier « qui a du sens » ?
Je lui conseillerais d’abord de voir des abîmes là où se trouvent les lieux communs, pour reprendre la belle formule de Karl Kraus car certaines idées paraissent évidentes jusqu’au moment où l’on prend le temps de les examiner sérieusement.
L’idée selon laquelle il existerait des métiers qui auraient intrinsèquement du sens fait partie de ces évidences qu’il convient d’interroger. Bien sûr, certains métiers peuvent être perçus comme plus utiles que d’autres. Mais l’utilité elle-même est relative : utile pour qui, selon quels critères, à quel moment et dans quelle situation ?
Je crois que l’on se trompe souvent lorsqu’on cherche le sens exclusivement dans le métier. Ce qui permet réellement à une activité de prendre sens, c’est moins le contenu du poste que l’environnement dans lequel elle s’exerce. Un même métier peut être vécu comme profondément porteur de sens dans une organisation et devenir source de désengagement dans une autre.

Ce qui compte, c’est l’existence d’un environnement capacitant : un environnement qui vous donne les moyens d’agir, d’exercer votre jugement, de développer votre savoir-faire, de coopérer avec les autres et de produire un travail dont vous pouvez être fier.
C’est pourquoi il faut toujours se méfier des formules trop simples. Comme l’écrivait Paul Valéry, « ce qui est clair comme passage est obscur comme séjour. La réflexion les brouille ». Beaucoup d’idées séduisent lorsqu’on les croise rapidement, elles deviennent plus complexes dès lors qu’on décide d’y habiter.
Oui, on peut souhaiter exercer un métier que l’on juge utile à ses propres yeux mais le sens du travail naît moins du métier lui-même que des conditions qui permettent de bien le faire. La véritable question n’est donc pas seulement : « Quel métier choisir ? » mais aussi : « Dans quel environnement vais-je pouvoir déployer le meilleur de moi-même ? »

Pensez-vous que les jeunes générations recherchent davantage de sens au travail ?
Je crois qu’il faut être prudent avec l’idée selon laquelle les jeunes d’aujourd’hui seraient fondamentalement différents de leurs aînés. Chaque époque a tendance à attribuer à sa jeunesse des qualités ou des défauts particuliers. Depuis des siècles, on entend les mêmes critiques sur les nouvelles générations.
La vraie différence tient sans doute moins aux jeunes eux-mêmes qu’au contexte dans lequel ils grandissent. Beaucoup ont vu leurs parents connaître des licenciements, des restructurations ou des carrières fragilisées malgré un fort investissement dans le travail. Il n’est donc pas étonnant qu’ils entretiennent un rapport plus prudent et plus pragmatique à leur activité professionnelle.
Pour autant, leur aspiration profonde n’est pas nouvelle. Comme tout être humain, ils cherchent à se reconnaître dans ce qu’ils font, à pouvoir contribuer et à exercer une activité dans laquelle ils peuvent engager quelque chose d’eux-mêmes.
La quête de sens n’est pas une caractéristique générationnelle. C’est une caractéristique humaine. Ce qui change, ce sont les conditions dans lesquelles elle s’exprime.

Le Cdg73 remercie Ibrahima FALL pour son témoignage.

Il animera le 29 septembre, lors du séminaire, la conférence sur le  « Sens du travail et management d’équipe : comprendre les enjeux, relever le défi ».

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